vendredi 4 mai 2012

Extrait : L’héritage de mon père

Voici un autre texte qui a été refusé. Peut-être pas parfait, ne perdez pas votre temps à m'énumérer les trucs que vous croyez erronés, mais sympathique. Pourquoi je vous le partage avec vous? Je lis un livre d'un autre prolifique québécois qui traite du bien et du mal, des anges, de l'Eden, etc. Ici, dans le refus, le comité de lecture soulignait l'utilisation du thème mal qui était justement mal défini. Bonne lecture!

*

Papa était décédé depuis un an lorsque maman m’annonça qu’elle vendait la maison. Je comprenais sa décision, l’entretien était devenu une corvée. Papa aimait bricoler et l’aidait dans ses tâches domestiques. Maman ne voulait pas vivre sa retraite à faire le ménage ni subir les coûts exorbitants chargés par les professionnels chaque fois qu’une réparation s’avérait nécessaire.

Sa première idée avait été de me la léguer avec tous ses biens. Mon héritage avant le temps, disait-elle. C’était l’occasion de me réapproprier le refuge des souvenirs de mon enfance. Je refusai, non sans un pincement au cœur, mais j’avais déjà ma propre demeure en ville, dans un quartier que j’appréciais. Le processus se déroula très rapidement.

L’agent immobilier planta sa pancarte sur le terrain. La semaine suivante, il contactait ma mère pour s’assurer qu’elle serait présente lors des visites. Vint alors l’offre d’achat, au prix que maman désirait. Signatures devant notaire et poignée de main, la maison était vendue. Elle m’informa qu’elle partirait dans deux mois. Elle avait acheté un condo et avait fixé une date pour le déménagement.

Si je voulais récupérer certaines choses, je devais le faire immédiatement avant qu’elle ne s’en débarrasse pour une œuvre de charité. J’arrivai dans le grenier. La poussière que je remuai provoqua une violente quinte de toux. Les toiles d’araignée se déchirèrent sur mon visage. Quelques souris s’éclipsèrent dans un coin sombre. Je tirai sur le cordon de la lumière au plafond. Les boîtes empilées les unes sur les autres étaient entreposées au même endroit depuis des années. Je mis plusieurs jours à examiner les trucs susceptibles de m’intéresser.

Tout ce temps me permit de ressasser mes aventures de petites filles. Mes parents avaient conservé des babioles dont je ne soupçonnais même pas l’existence : les souliers que je portais quand j’appris à marcher, ma première poupée, des dessins créent à la maternelle et le costume de mes compétitions de patinage artistique. C’est alors qu’un objet rectangulaire protégé avec du papier journal attira mon attention. Je le déballai délicatement et reconnus le miroir que papa avait acheté à un itinérant sur le pont, à la sortie du village.

Pourquoi l’avait-il gardé?

Je n’oublierais jamais ce jour-là. Papa avait été étonné de la présence de cet inconnu, dans notre petit coin paisible et sans tracas, où tout le monde se connaissait et travaillait à la même usine. Cet étranger vendait de nombreux gadgets aussi inutiles que détériorés. Après son acquisition, papa l’avait invité à manger et voulait lui donner des vêtements chauds, mais l’homme avait refusé. Il sentait mauvais et avait les dents jaunies. C’était la première fois que je rencontrais un sans-abri et j’avais eu un peu peur. J’avais six ans.

Maman arriva derrière moi. Je sursautai. Je ne l’avais pas entendu venir et pourtant, le vieux plancher craquait sous chaque pas.

— J’ignorais que ton père l’avait entreposé dans le grenier, lança-t-elle.

— Ça me fait drôle de l’avoir retrouvé.

— Pourquoi?

— À cause des aventures qu’il me racontait à propos de ses images que lui révélait la glace. — Ce sont des histoires de petites filles.

— Peut-être. Mais il était si convaincant.

— Il avait beaucoup d’imagination.

— Je sais. Maman esquissa un sourire.

Elle avait toujours expliqué que papa fabriquait des récits pour stimuler ma créativité.

— Il aurait fait de bons monologues, mais il était si timide, m’avoua-t-elle.

— Il me disait qu’il avait vu ses événements dans le miroir, il me jurait qu’il n’inventait rien.

— Christine, à ton âge, on ne croit plus ces fabulations. Certains lisent des contes pour endormir les enfants, ton père les créait. Maman s’en alla dans la cuisine. Je la suivis en tenant ma précieuse découverte sous mon bras. De tous les trucs qui traînaient en haut, seul le miroir m’intéressait.

Arrivée chez moi, j’observai ma trouvaille dans ses moindres détails. Le cadre de bois avait bruni. La bordure aux motifs serpentins avait fière allure. Un coup de pinceau et il serait remis à neuf. Le carton qui protégeait l’arrière de la glace était encore bien rigide. Je retournai le miroir. Mon reflet n’apparaissait pas. Je voyais des chars d’assaut rouler dans une ville inconnue. Ils tiraient des obus sur les édifices. Des gens aux visages cachés derrière un foulard lançaient des roquettes en direction d’une école remplie d’innocents. Des enfants ensanglantés gisaient sur le sol avec leur mère qui pleurait à leur côté. Une petite fille essayait vainement de réveiller une femme inerte. Elle ne comprenait pas qu’elle était morte. Mon père surgit derrière elle et tenta de la consoler.

Stupéfaite, j’échappai le miroir. Il se fracassa sur le parquet. Mon conjoint accourut auprès de moi. J’avais les traits allongés et la bouche ouverte, incapable de prononcer une seule syllabe.

— Tu n’es pas coupée? demanda-t-il Je haussai les épaules.

— Ne bouge pas, je vais chercher le balai.



*

Le lendemain matin, je sortis tôt du lit. Je choisis une boîte de céréales et la déposai sur le comptoir de la cuisine.

Je sursautai. Le miroir était intact, en un seul morceau.

J’étais en train de rêver. J’étirai le cou et constatai que mon reflet était encore ignoré pour laisser place à d’autres atrocités : sur une rue en piètre état, des civils adossaient à un mur de briques. Des jeunes mères tenaient leur bébé dans les bras. Deux soldats armés d’une mitraillette les observaient en ricanant. Un individu en complet cravate claqua des doigts. Les soldats ouvrirent le feu sur eux.

Elles s’écroulèrent les unes sur les autres. Un haut-le-cœur me monta à la gorge. Ce n’était pas la fin de cette horreur : un homme grassouillet se releva tranquillement, un large sourire au visage. Il remonta son pantalon. Une adolescente était couchée sur le sol. Elle avait la robe retroussée jusqu’au nombril et pleurait. Il lui tira une balle dans la tête.

Je courus à la salle de bain et vomis les céréales que j’avais dans l’estomac. Pourquoi étais-je témoin de ces crimes? Quelle folie s’emparerait de mon esprit? Sandrine s’approcha du miroir.

— Éloigne-toi, lui ordonnai-je en me précipitant vers elle.

— Je te jure que je ne l’ai pas brisé, maman.

J’étais soulagée, la glace reflétait la face de ma fille. Elle n’avait pas vu ces abominations. Moi, par contre, je remarquai mon père enjamber les cadavres. Il me regardait d’un air dépité et malheureux.

— Ça va, maman? s’informa Sandrine.

— Oui, mon amour, je suis fatiguée, c’est tout.

Le vacarme avait réveillé Carl.

— Tu es blanche comme une pinte de lait, constata-t-il.

Je fis semblant de ne pas entendre et lui demanda de rester avec Sandrine, le temps de visiter ma mère au village.

*

Maman arrosait les fleurs de parterre. Je claquai la portière afin qu’elle se retourne.

— Pourquoi ne m’as-tu jamais dit la vérité? clamai-je avec véhémence.

Je lui montrai l’objet de mes soucis.

— Je ne comprends pas, balbutia-t-elle.

— D'où viennent ces images horribles?

Elle soupira. Elle demeura silencieuse de longues minutes. Des larmes coulaient sur mes joues.

— Tu n’aurais jamais dû le retrouver.

Le timbre de sa voix me dévoila sa tristesse. J’avais touché un point : elle savait. Elle s’était immédiatement mise en mode défensif. Je profitai de l’occasion pour lui tirer les vers du nez.

— Raconte-moi tout.

Maman s’assit sur une marche et me regarda d’un air désolé.

— Ton père m’a rapporté si longtemps ces horreurs dans les moindres détails. J’ai deviné qu’elles ne pouvaient pas toutes surgir de son imagination. Je n’en pouvais plus. J’avais insisté pour qu’il cache le miroir afin de ne plus connaître les catastrophes de l’humanité. J’étais démoralisée chaque fois qu’il m’expliquait ses visions. J’ai tant espéré que tu n’hérites pas de ce don.

Elle se réfugia dans la maison et éclata en sanglots. J’avais ravivé de douloureux souvenirs. La glace avait encore des images à me montrer : un pont. Pas n’importe lequel, celui à l’entrée du village. Un homme était accoté sur le garde-fou : mon père!

D’un geste de la main, il m’indiquait de venir le rejoindre. Est-ce que le village allait être la scène de sauvageries comme celles que j’avais vues? Les deux apparitions ne laissaient présager rien de positif. Pourtant, je devais comprendre ce phénomène.

Pourquoi papa était-il présent à chaque vision? Pourquoi m’invitait-il à cet endroit précis?

*


Comme le miroir me l’avait présenté, mon père m’attendait sur le pont. Il observait passivement une canne et ses canetons nager dans la rivière. Impossible, je rêvai! Je me frottai les yeux. Il était toujours là. Je courus jusqu’à lui. Mon cœur battait à tout rompre. De la sueur perlait sur mon front.

— Tu sais tout maintenant, me lança-t-il sans tourner son regard.

J’avais beaucoup de difficulté à garder mon flegme. Papa discutait comme s’il n’était jamais parti.

— Mais j’aurais préféré que tu ne le découvres jamais, enchaîna-t-il.

— Je vais m’en débarrasser.

— Il est trop tard.

— Je refuse de regarder une fois de plus ces scènes cauchemardesques.

— Ce sont plus que des visions, Christine, ils sont bien réels.

— Pourtant, tu es mort et je te parle.

Il resta indifférent à ma remarque.

— Fixe le vieux quai, là-bas, et dis-moi ce que tu vois.

Je levai les yeux. Une ombre apparut. Je fronçai les sourcils. Je distinguais un torse, des bras sans main, des épaules et une tête. Elle n’avait pas de jambes. Elle flottait à quelques centimètres du sol et se déplaçait par lévitation. Je pouvais percevoir des fantômes, maintenant?

— Ceci est le mal, expliqua papa, il se pointe ici parce qu’il s’abreuve de la tragédie. Il vole en direction de la maison des Durand. Avec son fusil de chasse, Roland est sur le point d'assassiner Linda. Il va s’enlever la vie immédiatement après. L’entité se nourrit de la catastrophe comme tu manges un repas.

Les Durand étaient bien connus de la communauté. Ils étaient mariés depuis trente ans et avaient eu trois enfants. Leur union semblait solide et harmonieuse. Je ne pouvais pas croire qu’un drame aussi horrible pouvait se produire dans mon village.

— On ne peut pas rester les bras croisés et ne rien faire. Il faut intervenir, insistai-je.

— Te souviens-tu de la fois que j’ai empêché ce voyage à New York?

— Oui, je t’en ai voulu pendant des mois.

— J’avais vu les attentats du onze septembre, les avions dans les tours, leurs effondrements, la panique. J’ai utilisé ce don pour te protéger. Quand tu étais petite, je te racontais ces histoires pour éliminer ces images de ma mémoire. C’était ma façon pour éviter de devenir fou. Avec le temps, mes récits ne t'intéressaient plus. C’était de plus en plus difficile pour moi de garder un équilibre émotionnel.

Qu’est-ce que je pouvais lui répondre? Ces visions se réaliseraient prochainement et j’étais impuissante. Papa continua :

— Je savais avant tout le monde l’arrivée du tsunami en Indonésie, le génocide au Rwanda, la prise d’otages du théâtre de Moscou et de l’école de Beslan, les pertes des navettes Challenger et Columbia, les guerres en Irak, les tueries de la Polytechnique, de Columbine et de Dawson, le sous-marin russe Koursk, prisonnier de la mer de Barents sans oublier les ouragans comme Andrew et Katerina, le tremblement de terre en Haïti ou les incendies de forêt de la Californie. Avec le temps, j’ai tenté de les ignorer jusqu’à ce que je vois une tragédie proche de mon quotidien.

Il fit une longue pause avant de reprendre son discours :

— Un jour, le miroir m’a reflété ce que je ne pouvais accepter : ta mort.

Une bouffée de chaleur m’envahit. Je m’appuyai sur le garde-fou afin ne pas m’affaisser sur le pavée.

— Je suis intervenu pour que cela n’arrive pas. Tu n’as pas voyagé dans cet avion qui s’est écrasé dans l’océan Atlantique et qui a tué tous ses passagers. Mais il y avait un prix à payer pour cela : ma propre mort.

Les larmes coulaient à flots sur chacune de mes joues. Je voulais serrer mon père dans mes bras, l’embrasser, lui dire combien je l’aimais et qu’il me manquait.

— J’ai été châtié. Condamné à errer dans ce monde sous une forme spectrale pour y observer tous les fléaux chaque jour.

— Je refuse d’être témoin de la barbarie humaine et des cataclysmes meurtriers, répliquai-je.

— Malheureusement, tu as hérité de ce pouvoir et surtout, tu as vu dans le miroir. Tu ne peux plus faire marche arrière. Prends garde à Carl et à Sandrine. Un jour, la glace te montrera ton destin. Tu devras choisir.

J'allais lui demander de mieux s’expliquer, mais en un clin d’œil, il avait disparu. De retour chez moi, j’enveloppai le miroir dans une serviette de plage et creusai un profond trou dans un terrain vacant loin de ma résidence. Il n’était pas question d’être témoin une fois de plus d’actes barbares ni d’apprendre à me servir de ce don pour prédire les éventualités autour de moi. Je voulais revenir à la tranquillité de ma vie de famille.

*

Plusieurs mois s’étaient écoulés et les événements provoqués par ma découverte s’étaient effectivement réalisées, les médias en avaient parlé.

Ce soir-là, les vents soufflaient la neige contre la fenêtre. Une grosse tempête faisait rage. Les maisons de l’autre côté de la rue étaient dissimulées derrière les rafales. Sandrine et Carl accusaient un sérieux retard de leur sortie au cinéma. Avec une carte détaillée, la météorologue expliquait l’état des routes exécrables. L’inquiétude me gagna. Le film était terminé depuis plus de deux heures. Quelquefois, les autorités barraient ce chemin.

Je songeai un bref instant au miroir. J’aurai peut-être eu une vision qui m’aurait rassuré.
Je me préparai un café. J’attendrai le temps qu’il faudra. Plus les heures passaient, plus je pensais au miroir. J’aurais pu le consulter et m’assurer que rien de grave n'arriverait à ma famille. Ou intervenir si nécessaire. Papa m’avait convaincu de m'en débarrasser.

On cogna à ma porte. Je courus ouvrir. Deux policiers. Derrière eux, l’ombre que papa m’avait dévoilée. Les bourrasques la contournait.

— Madame Christine Bois? me demanda un agent.

— C’est moi, balbutiai-je.

— Nous sommes désolés, nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Votre mari et votre fille sont décédés dans un face à face avec un camion-remorque.

Je m’effondrai sur le tapis. J’avais choisi d’ignorer mon don et le destin avait choisi pour moi.

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