lundi 12 mars 2012

Chapitre 2 - Le désir

Quelqu'un avait fait une recherche pour trouver le deuxième chapitre de mon roman. J'offre donc à cet internaute ce qu'il cherchait.


Le soupçon

Le voisin d’en haut commence à taper avec son marteau. Je tire les couvertures par-dessus ma tête. J’aimerais dormir encore un peu. Quelqu’un peut me dire ce qu’il fait?

Le cadran indique quatorze heures. Je me résigne à me lever et marche vers la cuisine. Je remplis d’eau la bouilloire en fonte et la dépose sur un rond du poêle.

Maman est absente. Un vrai fantôme quand il s’agit de ne pas me réveiller. À la télé, je zappe les principales chaînes francophones. Rien d’intéressant.

On cogne à la porte. Qui ça peut bien être un samedi après-midi? Je regarde par le judas : deux personnes se tiennent droit comme des piquets.

— Monsieur Turbide, police municipale de Québec, veuillez ouvrir, ordonne l’homme.
La police? J’obtempère.

L’officier, chemise et cravate propres sous un manteau détaché, exhibe son badge et dit :

— Léon Quenneville, sergent-détective. Voici ma collègue, Brigitte Maltais. Nous avons une mauvaise nouvelle à vous apprendre.

Je regarde l’enquêteur en appréhendant le pire.

— Johanne Rondeau a été retrouvée morte. Il semblerait qu’elle soit morte par suffocation

— QUOI?!!

— Nous aimerions vous poser quelques questions, insiste Quenneville.

— Pourquoi?

— Nous avons besoin d’éclaircissements.

— Il serait préférable de continuer cette discussion à l’intérieur, intervient Maltais.
Cette voix sans émotion me donne la nausée. On n’est jamais à l’aise lors de ce genre de visite.

Je me doutais bien qu’ils ne venaient pas me vendre des calendriers, mais je suis stressée à la simple idée que la police puisse s’intéresser à moi. J’accepte la proposition de l’agent Maltais.

— Entrez. Désolé pour l’habillement, vous m’avez réveillé.

Ils ignorent mes excuses et pénètrent dans le logement. Ils avancent dans la cuisine et s’assoient chacun sur une chaise autour de la table. Je prépare mon café à la hâte et en offre aux officiers.

— Non merci, répond Quenneville.

Sa collègue refuse également. J’ai l’impression que deux paires d’yeux me fixent et me jugent. Je range le lait dans le frigo et demande avec crainte :

— Comment est-elle morte exactement?

Quenneville sort un cure-dent de sa poche intérieure et l’insère entre ses lèvres. Il me considère un instant, comme s’il hésitait à m’en informer :

— Pour le moment, nous savons peu de chose. Ce que je peux vous dire c’est que ce matin, vers huit heures, nous avons reçu un appel de madame Cécile Rondeau. Sa petite-fille l’avait contactée. Cette dernière affirmait que sa mère dormait encore et qu’elle ne se réveillait pas.

— Jo ne se levait jamais bien tard, même lorsqu’on rentrait aux petites heures. Je doute qu’elle ait changé.

Silence. Un silence si lourd qu’on pourrait trancher au couteau.

— Quand est-elle morte?

— Le décès remonte au moins à douze heures.

Mes mains tremblent comme une feuille. Divers scénarios se dessinent dans ma tête. Le plus lugubre est celui du voleur fou qui cherche de l’argent ou des bijoux. Il remarque Johanne en train de dormir et s’approche d’elle. Elle se réveille. Surpris, il la bat, elle résiste, mais il est fort et gagne le combat. Pour la punir ou simplement profiter de la situation, il la viole et l’abandonne sans remords. Sa collègue note des trucs dans un calepin. Elle irrite ma patience.

— A-t-elle été brutalisée?

— Non.

— Des marques de doigts autour de son cou?

— Aucune trace de violences physiques.

— Comment va ma fille?

— Chez ses grands-parents, tranche Maltais.

Elle a répondu si vite que son collègue semble aussi surpris que moi. Ma question demeure en suspend. Je n’ose pas la répéter. Je suis inquiet de l’état émotionnel et psychologique de Laurie. La séparation plus la découverte du corps de Johanne, c’est beaucoup. À treize ans, elle sait ce qu’est la mort, mais c’est trop tôt pour perdre sa mère. Moi seul, je ne peux même pas jouer les deux rôles. Pas maintenant, du moins. Je n’ai pas une cenne, pas d’appartement et encore moins le dévouement que Johanne peut avoir.

Quenneville retire son satané cure-dent de sa bouche, l’examine une seconde, et l’insère à nouveau entre ses lèvres. Son calme m’énerve.

— Possédez-vous un double des clefs du logement de votre ex? poursuit le sergent-détective.

— Mais non, bien sûr que non. Pourquoi vous me demandez ça?

— Il n’y a aucune trace d’entrée par infraction.

Je n’y comprends rien. Il y a trop de hasards inexplicables. Je me dirige vers la salle de bain et vomis dans la toilette. Juste de la bile, je n’ai rien mangé depuis le souper de la veille.

Le miroir me renvoie l’image de mon teint cadavérique et de mes yeux rouges. Aucun médicament ne peut empêcher la venue d’un mal de tête. Fuck la posologie, je gobe quatre cachets. Quenneville s’approche de moi et demande, d’un ton grave :

— Où étiez-vous, hier soir, monsieur Turbide?

— Vous me soupçonnez d’avoir assassiné mon ex?

Il réitère sa question. Je garde ma langue et préfère me taire. Pourquoi m’en faire? J’ai un alibi. Je ne me souviens pas de tout, mais avec les cinq témoignages de mes amis, ils pourront constater la vérité. Maudite boisson, maudit trou de mémoire. Pour faire comprendre au policier qu’il est dans le champ, j’insiste sur ma soirée :

— J’étais au Parallèle avec des chums. J’ai aucun rapport là-dedans.

— Jusqu’à quelle heure vous y êtes resté?

— Je ne m’en souviens plus, j’étais paqueté. Trois heures du matin, peut-être plus tôt.

Il fronce les sourcils. Comme si elle avait deviné la prochaine question, Maltais s’approche de nous, crayon bien en main.

— Donnez-nous les nom, adresse et numéro de téléphone de vos amis, demande-t-elle.

— Vous me croyez pas?

— Nous procéderons à des vérifications.

Bonne affaire! Je n’ai plus à m’inquiéter, tout est vrai. Quand Pat, Manu et Franck
corroboreront mes dires, Quenneville va choisir une autre piste. J’écris les coordonnées sur un bout de papier et le remets à Maltais.

Ce n’est malheureusement pas terminé. Le sergent-détective me cuisine pendant une heure de plus, sans relâche. Ses questions sont posées et reposées avec une formulation différente. Je m’efforce de lui fournir des explications valables, évitant, autant que faire ce peut, de me mettre les pieds dans les plats. Je crains de voir ma mère arriver et s’affoler à la vue des enquêteurs. Quenneville va-t-il comprendre que je n’ai rien à me reprocher? La boisson a effacé en grande partie la veillée. Seule la jolie serveuse demeure encore bien vivante dans mon esprit. Le reste n’est que bribes et flashs de lucidité.

Les deux policiers quittent le logement sans preuve accablante contre moi. Du moins, je l’espère. Quenneville me tend sa carte. Je la jette à la poubelle. Je n’ai pas envie que ma face se retrouve dans le journal avec, en prime, les commentaires déplacés et accusateurs des journalistes, sans oublier ceux de la population. J’appelle aussitôt mon avocate pour connaître mes droits et, advenant le cas où la situation dégénérait, pour qu’elle soit prête à élaborer ma défense. Je me bute sur le répondeur, évidemment, le bureau est fermé la fin de semaine.
J’ai vécu des lendemains de veille plus joyeux.

Laurie va-t-elle bien?

Je dois lui parler sur-le-champ!

Je cours à l’arrêt de bus. Celui-ci n’arrive pas. C’est long, beaucoup trop long. En plus, j’ai froid. Sans tuque ni mitaines, mon manteau élimé et mes vieilles espadrilles ne me réchauffent pas. Enfin, le voilà.

Beaucoup plus tard, je m’approche de la maison de mon ancienne belle-famille. Songeur, je demeure quelques instants devant la porte avant d’appuyer sur la sonnette. Lorsque Cécile Rondeau m’aperçoit, elle n’ouvre pas. À voir la sévérité des traits de son visage, elle a rendu son verdict et sa sentence : coupable de meurtre, prison à perpétuité.

— C’est quoi tu veux? demande-t-elle.

Nul doute que ma présence l’indispose. L’agressivité dans ses paroles me transperce autant qu’un poignard. La situation est délicate, je dois faire preuve de diplomatie.

— Je viens parler à Laurie.

— Elle va bien, va-t-en.

Une petite voix aiguë retentit. C’est ma puce!

— Papa, c’est toi?

Cécile me regarde avec tout le mépris qu’elle a pour moi. Mon cœur palpite. Je prends l’initiative de lui répondre :

— Oui, c’est papa.

Elle entrouvre la porte et sort en pantoufles pour me serrer dans ses bras.

— Maman est morte, sanglote-t-elle.

Mes jambes sont molles. Je redoutais ce moment, mais le vivre me détruit le moral en milliers de morceaux. Je cherche désespérément une réplique réconfortante.

Je choisis de me taire. Qu’est-ce que je pouvais lui dire? Que la police m’a rencontré et m’a posé un tas de questions?

— Je t’aime, papa. Reste avec moi.

Ça y est, j’ai les larmes aux yeux. Je caresse ses longs cheveux blonds. Je me sens si impuissant. Mon idée n’était pas si géniale. Laurie a toujours été une fille sensible. À quatre ans, elle pleura la mort de sa perruche pendant trois jours. Finalement, voulant revoir son beau sourire, je lui en rachetai une. Même couleur, à quelques plumes de différence. Quand elle fait une fixation sur quelque chose, même un tremblement de terre ne la ferait pas changer d’avis. Elle risque de parler du décès de sa mère pendant des mois sans obtenir la moindre justification de la part des adultes. J’ignore comment gérer cette crise. Je refuse de la laisser dans cet état, sauf qu’une maman, c’est irremplaçable. On n’en vend pas dans les magasins. J’avale ma salive et tente de calmer ma fille :

— Je peux pas, ma cocotte. Je viendrai te chercher en fin de semaine et nous irons au cinéma voir le film que tu désires. OK?

— S’il te plaît, papa, pars pas, insiste-t-elle en pleurant.

— Je suis désolé. J’ai des affaires qui ne peuvent pas être remises.

Laurie me regarde avec ses grands yeux bleus. La pauvre est au bord de la panique. Je m’en veux d’avoir inventé une excuse. Avec mes doigts gelés, je lui caresse la joue et l’embrasse sur le front :

— Retourne dans la maison, tu risques d’attraper du mal.

Laurie disparaît derrière la porte. Sa grand-mère ferme et verrouille. Je pousse un soupir. Cette visite n’a pas servi à grand-chose. Au moins, je suis rassuré; dans les circonstances, elle va bien.

L’autobus approche. Je sprinte jusqu’au coin de la rue. La conductrice m’aperçoit et m’attend. Je la remercie. Je n’obtiens aucun sourire en retour.


Rendu chez moi, j’ai un message sur la boîte vocale. C’est Patrick. Il veut de mes nouvelles à la suite de mon départ précipité. Je le rejoins sur son cellulaire :

— Ça feel, man?

— Ça pourrait aller mieux.

L’air enjoué de Patrick change pour une intonation plus sérieuse.

— Comment ça?

— Johanne a été retrouvée morte.

— Hein? Morte? Tu me niaises?

— Pis la police m’a interrogé, tantôt.

La voix de mon ami devient grave.

— Je comprends pas, man.

Silence.

— Johanne est morte, je n’en reviens pas, balbutie Pat.

— Je te dis la stricte vérité.

— Sais-tu pourquoi sont venus te voir? s’informe-t-il.

— Ils voulaient éclaircir certains détails de ma séparation avec Johanne.

— Pourquoi ont-ils pensé à toi tout de suite?

— Sais pas! Je veux juste que la police me laisse tranquille. Plus ils sont loin de moi, mieux je me sens. Tu m’as demandé de te rappeler?

— Ben, hier, t’es parti pas mal vite. C’était à cause de ça?

— Non, je l’ai appris tantôt.

Et on repart sur la mort de Johanne. Je ressens un malaise d’en parler. J’ai le goût de raccrocher, mais Pat est curieux et insiste :

— Qui aurait agi de même?

— Aucune idée. Tout le monde aimait Johanne. J’ignore si je suis le seul qu’ils ont rencontré, mais j’ai pas apprécié de me sentir comme un criminel.

— Je sais pas quoi dire.

— Y’a rien à ajouter. En passant, tu vas avoir leur visite, j’ai dû leur fournir tes coordonnées et celles de Franck et Manu.

— Wo, man! J’ai rien à voir là-dedans.

— Capote pas, ils veulent juste la confirmation que j’étais avec vous.

Nous nous taisons. Pat a connu mon ex, il sait quelle femme extraordinaire elle était. Elle riait de ses pitreries et l’écoutait d’une oreille attentive lorsque la situation l’exigeait. Quelque chose me revient soudainement à l’esprit : un homme en imperméable. Il m’expliquait des choses pendant que j’étais zombi sur le banc. Qu’est-ce qu’il me disait au juste? Je réfléchis. Aucun souvenir. Voici la seconde occasion de changer de sujet :

— As-tu remarqué un inconnu qui me parlait quand vous étiez ailleurs dans le bar ?

— Non, man, je cruisais une fille. Elle s’appelle Anouk. Toi, tu gesticulais pas mal en jasant avec la serveuse pis elle t’a servi une limonade. Tu voulais dégriser?

Il a raison, je ne bois jamais ça. Pat continue à saliver sur Anouk :

— Puissante bombe, cette chick. Est ben smatte. Elle me racontait qu’elle fréquentait un gars depuis trois ans pis qu’il est disparu sans avertissement.

Je le coupe :

— Non, non, c’est pas de ça que je te parle. Quelqu’un est venu discuter avec moi pendant que j’étais seul sur la banquette.

— Je vois pas. S’il y en avait un, il était caché par du monde. Je me souviens des filles qui sont toutes parties aux toilettes en même temps. On aurait dit une répétition de théâtre. C’était bizarre. T’as peut-être rêvé, t’étais saoul en estie!

— Peut-être.

J’ai pris de la bière et du fort sans oublier ce que j’avais consommé à la maison avant de sortir. Ça m’a probablement tapé plus que je ne le croyais. Pat m’offre de me changer les idées pour ce soir : une pratique avec le band. J’accepte. La musique est l’une de mes rares échappatoires. Ça va m’aider à ne plus penser au reste. J’appelle les deux autres membres. On se donne rendez-vous chez Franck à huit heures. Ça lui évitera de traîner son équipement puisque sa batterie restera assemblée au sous-sol.

Je m’ouvre une petite broue. Il me semble que Manu collait sa blonde quelque part dans le bar et que Franck fumait à l’extérieur. Donc, si Pat n’a pas remarqué l’homme mystérieux, eux non plus ne l’ont sûrement pas vu. Suis-je en train de m’inventer des aventures rocambolesques? Manque-t-il autant de piquant dans ma vie?

Je m’écrase sur le sofa. J’allume la télévision et je pianote sur la télécommande. LCN m’attire avec sa première manchette : décès mystérieux d’une femme dans son appartement de Québec. Un journaliste se pointe devant l’immeuble à logements. Deux autopatrouilles et une ambulance sont stationnées dans la rue. Des curieux se rassemblent à la limite du ruban indiquant le périmètre de sécurité établi par les enquêteurs. Le journaliste dialogue en direct avec la lectrice de nouvelles. Elle pose des questions d’ordre général qui pourraient aussi bien être en lien avec l’histoire d’un piéton happé par une voiture ou encore avec la disparition d’un vieil homme. L’indifférence et le ton monocorde de la lectrice m’écoeurent. Johanne vaut mieux qu’un vulgaire fait divers. Je baisse le son et regarde les images tourner en boucles. Je ne peux retenir mes larmes. Même si tout était fini entre elle et moi, j’éprouve de la tristesse. Johanne a été l’amour de ma vie. Elle m’a responsabilisé. Elle m’a donné une enfant, blonde aux yeux bleus, exactement comme elle. J’éteins la télévision et je m’étends sur le divan.

                                                                            ♦

Une clef glisse dans la serrure. Ça me réveille. Maman arrive avec Colette, ma marraine. Quelle heure est-il? Dix-neuf heures dix. Je me lève en catastrophe. Je tente d’esquiver les baisers de ma tante en me faufilant dans la chambre de bain.

Raté! Bon, de toute manière, j’aurais probablement eu l’air d’un sauvage qui ne veut pas la voir… ce qui n’est pas faux. Elle s’informe de mon état de santé. Je la rassure, je vais bien, à part quelques bobos anodins ici et là. Je suis soulagé, car ma mère et ma marraine n’ont pas regardé le bulletin de nouvelles. Je leur parle vaguement du jugement.

Elles me consolent avec des phrases comme « la mère des filles n’est pas morte » ou « une de perdue, dix de retrouvées ». C’est cliché, mais ces stupides raisons reviennent toujours, même si on ne veut pas les entendre. Malgré tout, ma marraine est la sympathie réincarnée. Jamais un mot plus haut que l’autre ni de commentaires déplacés. Une vraie perle. Elle prend mes problèmes vraiment à cœur. Je l’ai négligée, tout comme je l’ai fait avec bien des membres de la famille peut-être bien involontairement, mais la vie nous éloigne parfois. La personne dont je m’ennuie le plus est Émilie, ma jolie cousine. Le genre de fille impossible à oublier. Elle doit être près de la trentaine maintenant.

Je fantasme sur Émilie depuis ma tentative de suicide. Méchante joke, cette affaire-là. Je déprimais parce que je n’avais aucun diplôme, pas de blonde, mon band de l’époque s’était séparé et je venais de perdre ma job. Mes amis ne m’appelaient plus, nos rencontres diminuaient, certains commençaient à se caser et avoir des enfants, d’autres visaient des emplois nécessitant des années interminables d’études universitaires. Rien n’était fait pour moi. Je voulais demeurer jeune, pas m’encombrer de bébés et de dettes. Il me restait des centaines de partys à vivre, il fallait en profiter à fond. Je n’étais pas encore devenu un « mononcle ». Chaque jour en était un de moins pour fêter et là, je m’ennuyais.

Je croyais que personne ne pensait à moi.

Maman insistait pour que je reprenne l’école afin d’obtenir mon diplôme d’études secondaires. Je l’envoyai paître. Je pris mon char, un vieux bazou au muffler tapageur, et me sauvai. Jusqu’où devais-je aller? Aucune idée, mais je devais partir. Sur l’autoroute, j’écrasai la pédale d’accélérateur au fond. Ça vibrait en malade. J’avais l’impression que ma guimbarde allait tomber en morceaux. Cent vingt, cent trente, cent quarante, je montai à cent quarante-huit kilomètres à l’heure lorsque j’eus la sensation que mes roues décollaient du sol. Ce n’était pas une fausse impression : je perdis le contrôle du véhicule et percutai un réverbère. Je perdis connaissance.

Quand j’ouvris les yeux, ma famille était à mon chevet, à l’hôpital. Concentrée sur ses mots croisés, ma mère mâchouillait le bout de son crayon. Ma sœur discutait avec mon père. Un râle sortit de ma bouche. Maman réagit la première :

— Oh! mon chéri, tu es réveillé.

Mon père et ma sœur s’approchèrent.

— Qu’est-ce qui t’as pris de rouler vite de même? demanda cette dernière.

Mélanie m’énervait constamment. Nous avions six ans de différence et ça paraissait. C’était une pie écornifleuse et moralisatrice. Elle fumait comme une cheminée. Elle aimait la musique et les films que je considérais comme de la merde. Sans oublier les jours où elle partait sur un bad trip. Sa chambre empestait le pot et elle me demandait de ne pas la stooler à nos parents. Pour eux, elle était (et elle est encore) une perle à protéger. Pouvoir parier, je gagerais que lors de sa conception, ils ont mis tous les efforts pour faire en sorte que ma sœur soit totalement différente de moi! J’avoue qu’ils ont bien réussi. Papa et maman n’arrêtaient pas de le lui rappeler et ça me choquait chaque fois. Si j’avais le malheur de la critiquer, j’étais rabroué à l’exponentiel mille. À l’école, sa note la plus faible était de 88 %. J’avais l’air d’un vrai nul avec ma moyenne de 52 % et un secondaire incomplet. Elle avait un avenir, moi pas. Avec le recul, je me dis que j’éprouvais peut-être un peu de jalousie.

— Laisse faire, Mélanie, interrompit papa, l’important, c’est qu’il soit correct.

Impossible d’ouvrir la bouche. J’avais la sensation que ma mâchoire s’effritait en morceaux. Ma mère reprit la parole :

— Le médecin a dit que tu as été chanceux. Tes blessures vont guérir. Tu as la jambe cassée, pour le reste, ce n’est pas trop grave.

Ils restèrent autour du lit à me raconter des anecdotes.

Je séjournai quelques jours à l’hôpital. Toute la famille du côté de ma mère était venue me visiter. Mamie et Papi, mes tantes Pauline, Lucienne et Colette accompagnées de mes oncles Armand, Raynald et Réal, qui sont des jumeaux. Mon père n’a qu’une sœur, et ma tante Paule ne s’était pas déplacée de Montréal. Elle avait posté une carte de « prompt rétablissement » à l’adresse de mon père. J’ai aussi vu la plupart de mes cousins et de mes cousines.

J’ai particulièrement été ravi de la présence d’Émilie. Elle revêtait un jeans taille basse et un gilet bedaine. Ses cheveux noirs descendaient au milieu de son dos. Je me perdais dans l’immensité de ses yeux turquoises. Mignonne à mort! En l’apercevant, j’eus ma première érection depuis l’accident. Je l’ai déshabillée de la tête aux pieds. Je l’imaginais retirer la couverture et me chevaucher jusqu’à l’orgasme. Malheureusement, mon oncle Armand me tira de mon admiration silencieuse avec ses questions futiles. Je lui répondis en marmonnant.

Des accusations criminelles pour conduite dangereuse avaient été portées contre moi. J’ai hérité d’un dossier criminel et de la suspension de mon permis de conduire pour un an. Le juge considérait la raison de la tentative de suicide comme insuffisante. Il exigea un suivi psychologique.

Je manquais simplement de courage pour utiliser une méthode déjà éprouvée telle que se tirer une balle dans le crâne, se taillader les veines ou se pendre.

J’ai souvent une pensée pour Émilie. J’espère qu’elle a conservé tous ses atouts. Elle me ferait oublier tous mes malheurs.

Je pourrais aussi en revenir…mais non, je n’en reviens pas!

Armand se pointe dans le logement. Sa femme lui résume notre discussion. Je dois partir, sinon je risque d’être en retard pour la pratique. Je prends ma guitare électrique et chausse mes souliers. Armand me propose de me reconduire. J’accepte.

Chez Franck, Caroline s’apprête à quitter avec leurs deux garçons. Je la salue d’un geste de la main. Elle m’informe que Franck est en bas, avec Manu et Pat. Je retire mes espadrilles enneigées et descends les rejoindre. Une vingt-quatre traîne au pied des escaliers.

— Débouche-t’en une, man!

Aussitôt dit, aussitôt fait. J’empoigne ma guitare et je demande aux gars si on peut jouer longtemps. Franck m’explique qu’on arrêtera quand sa femme sera de retour avec les enfants, c’est-à-dire dans environ quatre-vingt-dix minutes. Je branche mon instrument sur les amplis et j’exécute quelques tests de son. On commence avec The number of the beast de Iron Maiden.

Nous répétons pendant environ une heure. J’oublie temporairement la mort de Johanne. Mes amis m’ont aidé en demeurant discrets à ce sujet. Ils doivent attendre que j’en parle, mais ça n’arrivera pas. Nous nous sommes plutôt obstinés quant aux performances médiocres des Canadiens de Montréal et de leurs chances de rater les séries.

La caisse de bières est maintenant vide et c’est le moment de quitter. Pat me donne un lift jusqu’à chez moi.

— Anouk pis moi, on a échangé sur ben des affaires, confie-t-il.

— Pis?

Avec la main droite, il mime la grosseur de la poitrine de sa conquête. De vrais pamplemousses, selon lui!

— Ça a duré longtemps, la folie des toilettes? je demande.

— Une heure, peut-être deux. Des ambulances sont venues. Je suis resté avec Manu pour attendre les filles. Franck a quitté peu après toi.

Pat remarque mon désintéressement en ce qui concerne cette histoire. Il enchaîne avec un autre sujet :

— J’ai parlé à Anouk de ton bonhomme. Elle croit l’avoir aperçu.

L’habitacle de la Tercel devient soudainement petit et suffocant. Je baisse la vitre gelée, l’air glacial balaie mon toupet et apaise ma claustrophobie passagère. Je me retourne vers mon ami, les nerfs à vif :

— Ça prouve que j’ai pas rêvé.

— C’est pas moi qui l’a vu, man, c’est elle. Elle dit qu’il t’a donné de quoi. Une feuille, un calepin, quelque chose du genre.

— Une feuille?

— Oui. T’as pas ça chez vous?

Où aurais-je pu mettre ce papier? Pat accélère à un feu jaune avant qu’il ne tourne au rouge. Les idées se bousculent dans ma tête :

— A-t-elle remarqué autre chose?

— Écoute, man, j’vais peut-être sortir avec, on a pas juste parlé de toi. On mange ensemble demain soir.

— Je peux venir? J’aimerais la questionner moi-même.

— Tu veux me la voler ou quoi? C’est quand la dernière fois que tu m’as invité à rencontrer une de tes conquêtes?

Il a raison, quand il s’agit de femmes, c’est chacun pour soi. Je regarde les maisons défiler. Je suis impatient d’arriver chez moi. Les quinze minutes du trajet en voiture semblent durer des heures, des dizaines d’heures. Il me laisse à la porte. Je le remercie et m’éclipse dans le hall.

J’entre dans le logement sur la pointe des pieds en faisant bien attention de ne pas réveiller ma mère. Mes vêtements ont été ramassés. En dormant sur le divan-lit, j’ai pris la fâcheuse habitude de me laisser traîner. Pourtant, la corbeille à linge est dans le corridor.

Un autre défaut. Je commence à me demander s’il me reste des qualités. Je récite quelques jurons du dictionnaire catholique en constatant qu’elle a fait le lavage. Si j’ai effectivement cette feuille, elle se trouve sûrement dans une poche de chemise ou de pantalon. J’ouvre le couvercle de la laveuse : les vêtements sont collés autour de la cuve. Je tire sur chaque morceau et les lance derrière moi. Bingo! Voilà ce que je cherchais, j’ai en main le fameux papier.
Je tente de le déplier; il se déchire.

Je fulmine, l’encre a coulé. J’espère que ce sera encore lisible, quand ça va être sec, demain. Comme s’il s’agissait du billet gagnant du 6/49, je dépose délicatement la feuille de papier sur la table de la cuisine et, à l’intention de n’importe quelle personne susceptible d’y toucher, je prends soin de laisser une note portant la mention « ne pas toucher ». Il ne me reste qu’à attendre.

Je prépare le divan-lit et me couche.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire