vendredi 24 février 2012

Nouvelle : Vous avez quelque chose qui m'appartient

Nouvelle parue dans Virages 47, elle semble avoir passé inaperçue. Voici donc le récit publié dans la revue franco-ontarienne.

Vous avez quelque chose qui m’appartient

Jour 1

– Chéri, on cogne à la porte!

Harold ignora l’appel de sa femme. Il n’était pas question de manquer son émission de télé préférée. Le visiteur ne se laissa pas décourager aussi facilement et se mit à sonner à répétition. Harold n’avait plus le choix, il devait s’en débarrasser. Il chaussa ses pantoufles et se dirigea dans le vestibule. Qui pouvait venir le déranger un dimanche soir, en pleine campagne, sous ce déluge?

Et pourquoi Murielle n’avait-elle pas répondu à sa place?

Il jeta un coup d’œil par la fenêtre. Une silhouette longiligne se tenait immobile devant la porte. Il ne ressemblait pas à un vendeur, puisqu'il n’avait pas de valise ni de gadgets. Il ne s'agissait pas d'un politicien, ces beaux parleurs ne se manifestaient que lors des élections. Un groupe religieux à la recherche de nouveaux adeptes? Il était trop tard pour ça, ces gens recrutaient en avant-midi. Harold murmura un juron avant d’ouvrir.

Le visiteur était pitoyable, avec ses longs doigts osseux et ses épaules avachies. Il donnait l’impression de souffrir de malnutrition. Il tenait un parapluie au-dessus de sa tête et était coiffé d'un capuchon qui dissimulait entièrement son visage.

Il me semble qu’on n’a pas besoin d’un épouvantail dans le jardin, songea Harold avec un petit rictus.

Sans aucune salutation, l’étranger déclara d’une voix glaciale :

– Vous avez quelque chose qui m'appartient.

Harold fronça les sourcils et répondit :

– De quoi parlez-vous?

– Je viens chercher ce qui est à moi, enchaîna l’importun.

– Foutez le camp! pesta Harold, en claquant la porte.

L’inscription « pas de colporteur » était pourtant bien visible sur sa boîte aux lettres. Devra-t-il ajouter « aucun emmerdeur »? Il revint sur le sofa et continua à regarder, sans grand intérêt, la télévision. Cet inconnu le préoccupait.

Harold se coucha dès la fin de son programme, mais s’endormit avec beaucoup de difficulté. Cette phrase le hantait constamment. Murielle n’avait pas cessé de le questionner sur les raisons de cette visite. Non, il ne l’avait jamais vu et non, il n’avait pas pu bien observer sa figure. Il n'avait pas de dettes envers un groupe criminalisé ni de maîtresse dont le mari cocu rêvait de lui coller son poing sur la mâchoire.

Que voulait-elle savoir de plus?

Jour 4

Lorsque le cadran tira Harold de son sommeil, il eut peine à ouvrir les yeux. Il n’avait dormi qu’une heure ou deux. Comment allait-il faire pour travailler? Il se traîna jusqu’à la cuisine se préparer un café. Sans sucre ni lait, noir et fort, dans la plus grande tasse disponible. Plus tard, si le besoin se faisait sentir, il achèterait des boissons énergétiques.

À cinquante-six ans, avec des kilos en trop, Harold craignait que son métabolisme réagisse mal à cet abus de caféine. Il aurait pu se déclarer malade et retourner sous les couvertures, mais en agissant de la sorte, Murielle l’interrogerait sur le traumatisme provoqué par cette rencontre. Vivre une journée sur la défensive ne l’intéressait pas.

En attendant que l’eau bouille, Harold syntonisa son poste de radio routinier. Il croqua une pomme qu’il avait prise dans le bol au centre de la table de la cuisine. Ce serait suffisant, il n'avait pas vraiment faim. Il s’adossa contre le comptoir et écouta l’animateur déblatérer contre un avocat. Le polémiste enchaîna avec l’appel d’un auditeur :

– Harold a quelque chose qui m'appartient.

Harold faillit s’étouffer avec sa bouchée. L’homme avait appelé à la radio. Qu’est-ce qui était si important pour le demander en onde, aux heures de grande écoute? L’animateur coupa l’entretien en vociférant qu’il n’était pas un marché aux puces.

Jour 8

Depuis plus d’une semaine, Harold dormait moins de trois heures par jour. Il appela à son job pour les informer qu’il serait absent et regagna son lit. Malheureusement, le sommeil ne venait pas. Il pensait trop. Il poussa les couvertures en maugréant sa frustration. Ça ne pouvait plus continuer ainsi. Cet étranger l’obsédait. Comment le rejoindre et si possible, lui remettre ce qu’il voulait?

Harold décida d’aller travailler le reste de l’après-midi. Tant qu’à souffrir d’insomnie, aussi bien bosser un peu.

Pendant le trajet en auto, il laissa la radio éteinte par peur d’entendre la requête de ce type. Murielle avait probablement raison, il fallait le signaler à la police.

Harold bâclait ses tâches. Il les exécutait machinalement et avec nonchalance. Chaque seconde était pénible. Son idée n’était pas une si bonne que ça.

À la pause-café, il suivit Raoul, un collègue, au casse-croûte au coin de la rue. Harold sentit un frisson lui parcourir l’échine lorsqu’il aperçut le titre de la page frontispice du journal affiché dans la vitrine d'une épicerie :

Harold a quelque chose qui m’appartient.

Il reconnut la photo du mystérieux visiteur, la figure toujours cachée sous l’ombre du capuchon et son propre visage en médaillon en haut à droite.

– C’est pas vrai? clama Harold en saisissant le bras de Raoul.

– Quoi?

Harold désigna le quotidien.

– Tu ne vois rien d'anormal?

– Non. Pourquoi?

Harold se frotta les yeux. Il hésita un instant avant de se résigner à répondre :

– Laisse faire.

La réponse de Raoul l’inquiétait. Avait-il des visions, maintenant? Il s’efforça de cacher sa préoccupation à son confrère qui allait probablement le croire cinglé.

Harold termina difficilement sa journée. Il était soulagé que ses collègues et son patron n’aient pas remarqué qu’il somnolait devant son écran d’ordinateur. Outre la fatigue, il avait trop de questions en tête pour effectuer son ouvrage avec minutie. Juste avant de partir, il consulta ses courriels. Les cent messages reçus affichaient comme objet :

Vous avez quelque chose qui m'appartient.

C’était une chance en or de contacter cet homme. Harold en ouvrit un. L’expéditeur avait un nom inconnu et l'adresse était composée d'une série de consonnes et de voyelles qui formait un mot illisible. Le contenu était la demande écrite des milliers de fois.

Harold les effaça tous et courut à son véhicule. La radio toujours fermée, il évitait de regarder autour de lui. Il craignait de voir cette phrase sur une pancarte quelconque.

Il était soulagé que Murielle soit de garde à l’hôpital. Ce soir, la télévision demeurerait éteinte. La radio et l’ordinateur aussi. Il était troublé. Ce n’était pas une vie d’être si tendu et craintif. Il devait vite trouver ce que cet inconnu réclamait.

Il remarqua quelques enveloppes sur le comptoir de la cuisine. Il en décacheta une :

Vous avez quelque chose qui m’appartient.

Ses genoux fléchirent et Harold s’écroula sur le parquet, la bouche béante. Il aurait dû se méfier. Pour une fois, il aurait préféré lire le solde de son compte. Perclus de peur, il prit de longues minutes avant de se relever. Ses jambes étaient molles. Il se sentait faible et sans énergie.

Jour 11

Harold téléphona à son frère, Raymond. C’était le seul qui, d’après lui, pouvait le convaincre qu’il était toujours sain d’esprit, ce dont il commençait à douter lui-même. Murielle le trouvait instable émotionnellement et lui proposa de suivre une thérapie.

– Tu m’inquiètes, dit-elle. Tu devrais consulter le docteur Morel.

– Qui est-ce?

– Un psychiatre à l’hôpital. Il pourrait t’aider avec ton angoisse.

Harold fulminait. Il espérait que tout allait entrer dans l’ordre prochainement, sans devoir raconter sa vie à quelqu’un impatient de lui prescrire des médicaments. Comment se sentirait-elle si un type louche lui avait demandé la même chose?

– Je ne suis pas fou, s’objecta-t-il.

– Ce n’est pas ce que j’ai dis.

Son frère répondit après trois sonneries :

– Ray?

– Harold? C’est toi? Ta voix n’est pas pareille.

Non, elle n’était pas pareille. Elle tremblait de frayeur. Harold prit une longue respiration et lui confessa son angoisse.

Vous avez quelque chose qui m’appartient.

Harold raccrocha brusquement. Son cœur battait la chamade. Ce n’était pas Raymond qu’il venait d’entendre. C’était cette voix informatisée utilisée à toutes les sauces par la compagnie de téléphone.

Il était devenu fou, la preuve était établie.

Jour 16

Harold sauta dans son véhicule pour aller rejoindre Murielle à l’hôpital. Elle avait raison, il devait consulter le psychiatre qu’elle lui avait suggéré. Mais pour cette nuit, il voulait des somnifères afin de dormir en toute quiétude.

Harold roulait à vive allure sur une route de campagne déserte. La pénombre entre chaque village ne l’effrayait pas. Tout compte fait, c’était une bonne chose, il pouvait uniquement voir ce que ses phares éclairaient.

– Bonsoir Harold.

Harold reconnut ce timbre de voix. Il regarda dans le miroir du pare-brise. Il n’avait pas la berlue, l’étranger était assis sur la banquette arrière. Comment avait-il réussi à entrer dans sa voiture? Il n’était pas là dix secondes auparavant. S’était-il couché sur le siège, à l’abri des regards?

– Vous avez quelque chose qui m’appartient, demanda le passager en fixant droit devant lui.

– Non, je n’ai rien qui vous appartient, hurla Harold en dévisageant l’intrus. Je ne vous connais pas et je ne vous dois rien.

L’homme ne broncha pas et se contenta de dire :

– Si vous aviez accepté de m’écouter la première fois quand nous nous sommes vus, vous ne seriez pas mort avec tant de douleur.

– Allez chez le diable! Je ne suis pas mort à ce que je sache.

Harold vit l’étranger sourire : une peau laiteuse, avec absence de lèvres et d’un menton. Était-ce vraiment de la peau? Harold s’essuya le front avec le revers de la main. Il était effrayé et avait incroyablement chaud. L’homme continua :

– Vous devriez regarder à l’avant.

Harold obéit et vit un animal traverser la chaussée. Il donna un vif coup de volant à droite.

– Vous auriez dû attacher votre ceinture, sermonna l’étranger.

Ce n’était plus le temps de donner des conseils. Les pneus s’engagèrent sur l’accotement et Harold tourna en direction opposée dans l’espoir de revenir sur la route. Sa tentative échoua. La technique déstabilisa le véhicule qui entama plusieurs tonneaux. Harold fit éjecté par le pare-brise et s’écrasa à une trentaine de mètres de l’impact.

Il était grièvement blessé; hémorragie, traumatisme crânien et fracture ouverte aux jambes. Personne ne viendrait à son secours avant plusieurs heures. Son corps ne serait découvert qu’au lever du jour. Harold se lamenta plus de trente minutes avant d’expirer.

Le passager poussa la portière de la carcasse de l’automobile et s’approcha du cadavre sans afficher la moindre émotion. Il sortit un crayon et un calepin et inscrivit le nom de la victime sous celui d’individus décédés précédemment. Il était heureux d’avoir un nouveau mort à sa collection. Il remit son livret dans la poche intérieure de son manteau et quitta l’endroit. Quelqu’un, ailleurs sur la planète, avait quelque chose qui lui appartenait.

*

Vous avez aimé ou pas? Ce serait gentil de me le dire!

2 commentaires:

  1. j'ai bien aimé cette nouvelle! on vois bien que la mort peu s'incruster dans nos vie sournoisement! Bravo!

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  2. Je me souviens qu'au départ, je n'avais pas apprécié quand tu avais écris la première ébauche, mais quand tu as rajouté les dates pour faire plus saccadé, là tu m'as harponné. L'histoire faisait du sens et la dégringolade du personnage était bien plus crédible de cette manière. Depuis, cette histoire est devenue une de mes favorites dont tu es l'auteur.

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