mardi 21 février 2012

Nouvelle : Lutte à finir

Acceptée par la défunte revue Biscuit Chinois, refusée ailleurs parce que trop régionale et personnelle, je partage avec vous ma nouvelle mettant en vedette moi-même et mon alter ego.

Lutte à finir

Tu es mort. Mort et enterré. Il subsiste de toi que de vagues souvenirs. Quand tu deviens nos-talgique, tu visionnes tes vidéoclips sur YouTube et feuillettes les quelques magazines ou journaux dans lesquels tu es apparu, mais pour moi, ce moment ne provoque aucune émotion.

À l’époque, on parlait de toi partout dans la province. Tu as réalisé des prouesses extraordinaires. Tu as dominé le sommet des palmarès pendant près d’un an. Les bars où tu as donné tes spectacles étaient remplis à craquer. On te reconnaissait à chaque coin de rue et ce, plusieurs fois par jour. Bravo, je t’en félicite.

Ta popularité est disparue aussi vite qu’elle est apparue. On dirait que c’était hier. Voici le côté triste du vedettariat : un produit de consommation immédiat qui ne laisse aucune trace. Je n’ai aucune honte à l’affirmer, tu es chose du passé.

J’écris ces mots pour te faire comprendre que ton petit numéro ne m’intéresse plus. Des gens t’ont promis un retour sous les feux de la rampe, mais ce but semble plus difficile à atteindre que prévu. Pourquoi? Parce qu’il manque une personne : moi!

Ne comprends-tu pas qu’il faut savoir décrocher?

Le chien quitte le confort du divan. Il a entendu un bruit. Il monte quelques marches afin de pouvoir observer par la vitre. Il branle la queue, ce qui signifie qu’il reconnaît la personne qui s’en vient.

Tu débarques chez moi chaque fois que ma décision t’irrite. Ce conflit a assez duré. Il est temps d’y mettre un terme. Ce rôle n’est plus le mien. Il ne l’a jamais été.

Je comprends mieux les déchirements de Peter Parker entre combattre les méchants ou visiter tante May.

Je doute qu’il soit possible de compléter ce texte sans confrontation. Je regarde à l’extérieur. Je remarque ton vieux gilet de hockey bleu, que le monde confond avec celui des défunts Nordiques de Québec, et ta casquette élimée des Rockies du Colorado, l’équipe de baseball, pas les prédécesseurs de l’Avalanche où évoluait Lanny Mcdonald, un joueur à la drôle de moustache blonde.

Tu sonnes et attends que je réponde. Je voudrais t’ignorer, mais tu appuies sans cesse sur la sonnette. Si je ne me lève pas, tu ne partiras pas. Tu es tenace quand tu es contrarié.

Je t’ouvre la porte. Tu me fixes directement dans les yeux. Ton menton carré, ta cicatrice sous le nez et ta bouche sans sourire, je croirais voir mon reflet dans un miroir.

Certes, tu es plus jeune et tu as moins de cheveux blancs, mais c’est la seule chose que je t’envie.

D-Natural est ton nom. Je le sais trop bien.

La mélodie de cette chanson joue dans ma tête. Je me retiens de fredonner les lignes de ta célèbre chanson, juste pour te narguer.

— Qu’est-ce que tu veux? je demande.

— Fais pas semblant de ne pas le savoir! que tu grognes.

Mon indifférence empourpre tes joues. Je te répète ce que je t’ai dis dans une précédente discussion :

— Tu es une invention de la télé, une vision d’une équipe qui a eu droit de vie et de mort sur ton existence. C’était une belle expérience, maintenant, c’est fini.

Tu serres les poings et les dents. Je renchéris :

— La jalousie, les menaces, l’intimidation, la diffamation, les vautours qui tirent sur ta chemise dans l’espoir de récolter un brin de succès. As-tu déjà tout oublié?

Tu pénètres dans le portique sans me demander la permission. Je recule de quelques pas, surpris par ton intrusion. Habituellement, tu demeures passif et retournes dans les limbes de mon imagination.

Tu fonces sur moi et tends un bras à la dernière seconde. J’encaisse ton coup de la corde à linge et tombe sur le plancher de céramique. Ma tête a cogné sur un coin de l’escalier.

Le chien se met à aboyer. Il n’aime pas la bagarre. Il ignore que ton geste est une question de survie. Plus que jamais, tu es déterminé à me faire revenir sur mon choix, à t’accorder un sursis, même si presque plus personne ne parle de toi.

Notre époque va si vite et on consomme à une vitesse effrénée… Littérature, musique, film, amour, amitié, emploi, jeu vidéo, tout est remplaçable et rapidement oublié. Tu ne fais pas exception.

Tu me donnes un coup de pied dans le ventre. Je me recroqueville et cherche mon souffle.

— Je t’ai connu plus courageux, que tu me cries en bougeant tes mains vers le haut pour m’encourager à me relever. Qu’est-ce que tu attends pour me remettre sur la carte?

Tu m’as toujours blâmé de ta retraite forcée. Tu crois encore que j’avais un droit de regard sur la décision de bouder tes dernières productions? Cesse de faire l’autruche. Ça ne devait plus être assez payant pour eux.

— Le passé ne me manque pas, que je rétorque. C’est toi qui es incapable de faire ton deuil.

Tu sautes sur moi en grognant. Je roule sur ma droite et ta descente du coude se termine sur la céramique. Tu as mal, ça a claqué fort. Tu es si prévisible!

Est-ce que le nom de The Natural t’évoque un souvenir quelconque? Laisse-moi te rappeler tes origines. C’est grâce à lui que tu es né. Tu viens de ma passion pour la WWF de la décennie 90, avec le Honky tonk man, le géant Ferré et les Fabuleux frères Rougeau. J’ai inventé ton pseudonyme d’un jeu de lutte inspiré de Donjons et Dragons que j’avais créé avec un ami. Pourquoi penses-tu que j’ai évité cette attaque? Je savais que tu allais faire cela. Comprends-tu que je lis en toi comme dans un livre ouvert?

— Benoit Bourdeau est un quidam pour la population, pas moi! vocifères-tu, la bouche tordue par la douleur. Hier encore, une jeune fille de dix ans t’a reconnu parce que son père lui a parlé de moi.

Oui, je l’avoue, la situation était cocasse. Mais si tu ne parviens pas à tourner la page par toi-même, je le provoquerai! Tu n’es pas le premier à essayer de prendre ma place, j’ai l’expérience, tu sais.

Tu continues tes accusations :

— C’est toi qui as raté ton Stone Cold Stunner lors d’un gala de lutte. C’est toi que les gens visaient pendant un spectacle avec des bouteilles d’eau et des cailloux. C’est avec toi que les gars voulaient se battre à Jonquière. C’est aussi toi qui oubliais tes paroles dans les spectacles parce que tu étais trop nerveux. Quand tu me laissais intervenir, l’audience était conquise.

— Si le ridicule tuait, mon cadavre aurait été retrouvé une heure après mes balbutiements à la télévision. Malheureusement pour toi, c’est moi qui décide quand je t’utilise et non l’inverse.

Tu te relèves et ramasses le balai dans la garde-robe. Je me faufile dans le salon. J’ai besoin de place pour éviter tes assauts. Je tente encore de régler ce conflit de façon pacifiste :

— J’écris des histoires maintenant, plus de chanson ni de spectacle. Ce n’est pas facile, mais j’aime travailler à mon rythme sans endurer des fanatiques et des frustrés autour de moi. C’est bien différent de la musique. Je suis plus timide que cela ne le paraît. Cesse de m’accuser de tes erreurs et de t’approprier les bons coups. Reste sur ton nuage si tu veux, mais ne m’inclut plus là-dedans!

Tu ignores ma demande. La colère guide tes actes. Tu agites le manche dans tous les sens. Tu accroches la lampe. Elle tombe sur le linoléum, l’ampoule éclate en morceaux. Le chien se réfugie sous l’escalier, les oreilles basses, la queue entre les pattes.

Je suis acculé au pied du mur. Je n’ai aucune fuite possible. Tu m’envoies le manche dans les côtes. Je plie en deux, les bras appuyés sur mon abdomen. Tu t’installes dos à moi et me saisis par la nuque. Tu profites de l’occasion pour me montrer que TOI tu as le talent pour faire le Stone cold stunner. D’un élan, tu te laisses tomber sur les fesses. Je me retrouve une seconde fois sur le plancher, le menton en compote.

— Écoute-moi bien, Benoit, tu as joué à la vedette en 2003 et j’exige que ça continue. Vas-tu entrer ça dans ta tête?

Je refute ton ordre. Ça ne t’a pas suffi que les bonzes de la musique te balancent à la porte aussi vite qu’ils te l’ont ouverte?

Je sais que tu as besoin de cette reconnaissance et le sevrage a été trop drastique. Tu es en manque. Chaque jour accentue ton impatience.

Pas question que tu me frappes à nouveau. D’un vif élan, je pousse la chaise d’ordinateur sur toi. Tu perds l’équilibre et bascules sur le dos. J’en profite pour t’attraper par les chevilles. Je glisse mon pied gauche à l’intérieur de tes cuisses, le dépose proche de ta taille. Je croise tes jambes et essaie de te tourner sur la droite. Tu résistes.

Ma volonté te surprend et je réussis à t’amener face contre terre. Je m’accroupis et descends mes fesses à quelques centimètres de ton bassin. Avoue que tu ne t’attendais pas à cette prise : le sharp shooter!

— Lâche-moi, m’ordonnes-tu en gémissant, tu ne peux pas m’utiliser comme bon te semble. Moi aussi, j’ai le droit de vivre!

— Te rappelles-tu ces dernières années?

Tu gardes le silence.

— Les prochaines seront identiques.

— Traître!

J’augmente la pression sur le bas du dos. Tu m’arroses d’une pluie de jurons.

— Vas-tu enfin me ficher la paix?

Avoue que ce n’était pas la finale que tu espérais? Tu me demandes d’arrêter, tu as le dos en compote. J’accepte. As-tu compris que c’est moi qui tiens les rênes?

Je t’accompagne jusqu’au seuil de la porte. Tu masses tes hanches. Ne t’inquiète pas, demain, la douleur sera partie.

Je soupçonne qu’un jour tu reviennes tâter le terrain. Encore une fois, je serai là pour que tu te souviennes que ton personnage ne prendra jamais ma place. Tu me lances un regard réprobateur. Je lève la main et te dis :

— Ne pleure pas, mon D, la vie est belle, même en has been!

*

Tant qu'à les laisser dans l'ordinateur, aussi bien les partager avec quelques lecteurs. Bien sûr, tous les droits de ce texte m'appartiennent ;-)

4 commentaires:

  1. Très bon texte. Merci de l'avoir partagé. Ça aurait été dommage que ça reste dans ton tiroir.

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  2. Pas mal du tout. J'aime bien. C'est ressenti. Mais je peux comprendre que l'aspect autofiction ne soit pas au gout de tous.

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  3. J'ai bien aimé. Personnellement, je trouve que c'est toujours intéressant de lire quelque chose en lien direct avec l'auteur et davantage lorsque ce dernier se livre une lutte littérale avec lui-même. Bien content que d'autres aient la possibilité de la lire enfin.

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